Les non-dits du monde du travail canadien : le témoignage de Gaou

J’ai le plaisir d’accueillir Gaou une immigrante franco-togolaise à Toronto ayant un profil  similaire au mien, dans le sens où elle a un vécu sur 3 continents, Gaou ou Embrasine au choix !

Le monde du travail est un champ  de prise de conscience de ce décalage culturel, Gaou nous partage aujourd’hui son expérience du monde du travail au Canada et  ses clés pour éviter les malentendus culturels.

Peux-tu te présenter ? (d’où tu viens, où as-tu grandi, langues parlées, comment as-tu appris l’anglais ?

Je m’appelle Gaou. Evidement Gaou ce n’est pas mon vrai nom. Dans la vraie vie on me surnomme Embrasine.  J’ai 32 ans ; je suis née à Dakar au Sénégal mais je suis Togolaise. J’ai passé la 1ere moitié de ma vie dans ces 2 pays d’Afrique de l’Ouest avant de m’envoler pour la France.

J’ai fait mes études à Bordeaux puis à Montréal via le programme CREPUQ. À la fin de mes études, ne trouvant rien à Bordeaux, j’ai dû aller  travailler à Paris où j’ai vécu jusqu’à l’été 2013.

Je parle Français Anglais, Espagnol, Ewé et Mina (Togo), Wolof  (Sénégal) et je baragouine l’italien. J’ai eu lors  d’un moment d’égarement l’envie  d’apprendre le chinois mais j’étais tellement nulle que j’ai décidé d’abandonner soulageant au passage ma prof qui  n’en pouvait plus. Apres une année de cours je sais quand même dire « je bois de l’eau » en chinois. Je sais que cette phrase me sera très utile dans les situations difficiles  :)

Comment est une journée type de travail à Toronto ?

Je commence à travailler à  8h, et je traite mes dossiers en cours. Vers 12h je prends ma pause déjeuner (45mn) je mange la plupart du temps devant mon ordinateur. Contrairement à Paris, je ne prends pas de pauses café, je vais chercher ma boisson et je la bois à mon bureau. Ici il faut optimiser chaque minute de sa journée. Rester tard au bureau si on ne vous le demande pas est perçu comme un manque d’organisation.  Ma journée se termine au plus tard à 16h. Mais il arrive que je sois d’astreinte ou que ma responsable m’appelle pour travailler tard le soir (22h) et les weekends  car je travaille en logistique de santé et  je suis Key User sur l’ERP de mon équipe.

Je travaille en permanence sous pression mais c’est mon domaine qui veut ça  et je l’ai choisi en toute connaissance de cause.

Les conditions de travail sont-elles bonnes ? (amplitudes horaires, relations humaines, café, pots d’anniversaire etc….)

Les conditions de travail sont bonnes mais différentes de ce que je connaissais. Il a fallu que je m’adapte. Personnellement j’avais des conditions plus adaptées à une vie de famille en France (horaires plus flexibles, moins de stress, plus de vacances) ici, même si l’ambiance au bureau est géniale (en apparence) on est tout le temps sous pression mais ce sont le poste que j’occupe et le domaine qui veulent ça. J’ai choisi ce travail en connaissance de cause et je ne n’en plains absolument pas d’autant plus que j’ai une rémunération  et des avantages meilleurs que ceux que j’avais à Paris. Je veux juste nuancer le discours qui dit que les conditions et les horaires de travail sont meilleurs au Canada qu’en France. Elles sont juste différentes.  Il n’est pas exceptionnel de bosser le soir et le weekend ou encore les jours fériés ici. J’ai des collègues et des amis qui bossent de 12h30 à 20h30 aussi bien en banque qu’en logistique / ADV.  Il faut le savoir. Apres à chacun de décider ce qui lui convient mieux.

Je trouve  aussi que mon manager ici est plus à l’écoute. Elle me reçoit une fois par semaine. Pendant cette réunion qui s’appelle  one on one nous abordons tous les points sur lesquelles j’éprouve des difficultés et la façon dont elle peut m’aider à monter en compétences. Pendant cette réunion je lui fais aussi des suggestions sur les améliorations que nous pouvons apporter aux procédures en place. Elle m’envoie systématiquement un compte rendu de cette réunion.

D’une manière générale je trouve les managers beaucoup plus accessibles ici qu’en France.

Les relations humaines sont bonnes car  très aseptisées tout le monde fait semblant d’adorer tout le monde. Les relations sont extrêmement polissées. La confrontation et le conflit sont très mal vus du coup l’ambiance parait toujours extraordinaire …en façade.

Qu’est-ce que tu aimes ici ? Ce qui t’agace au boulot ?

L’impression que tout est possible Si on travaille dur. Je pense qu’il est plus facile de se lancer en tant qu’entrepreneur car les démarches administratives sont d’une facilité déconcertante. De plus les gens sont super positifs et vous encourageront à aller de l’avant ce qui n’est pas toujours les cas dans notre cher hexagone ou la morosité et le pessimisme sont un sport national.

Ce qui m’agace au boulot et que je n’arrive absolument pas à appréhender c’est l’hypocrisie institutionnalisée sous prétexte de conformisme. Les relations ne sont absolument pas franches. Je suis ici depuis un an et je ne me m’y fais absolument pas. Je ne conçois pas que l’on fête en grande pompe les 25 ans de boîtes d’une personne pour la virer ensuite sans ménagement quelques temps après. Ça me sidère. Les relations au quotidien sont fausses, superficielles, c’est à celui qui caressera mieux les décideurs dans le sens du poil dans le but de resauter.

Je n’aime vraiment pas ce côté du monde pro ici. J’ai des amis qui se sont inscrits à des activités qu’ils n’aiment pas plus que ça dans le seul but de resauter. Ils ont appris que la RH de la boîte qui les intéresse fait cette activité et se sont inscrits pour l’approcher. Je trouve ça dommage.

Je suis aussi choquée par la recherche de la perfection qui fait que chaque remarque  est prise comme une agression.  Quand les gens font une erreur même minime,  ils auront tendance à chercher des excuses plutôt que de prendre leurs responsabilités et de reconnaitre leur tort. Il faut être parfait et on n’a pas droit à l’erreur.  Cette mauvaise foi (appelons un chat un chat)  me dérange. Je considère que l’erreur est humaine, nous ne sommes pas des machines.

As-tu des anecdotes particulières pour nous partager ce fameux choc culturel au boulot?  Quelles sont les stratégies que tu mets en place pour y faire face ?

Il faut absolument être sociable ou du moins faire semblant de l’être. Je me suis pris quelques remarques récemment parce que je n’ai pas pris de  nouvelle d’un collègue qui était absent pendant quelques jours.  Tout le monde lui a envoyé un petit mot gentil sauf moi. Il est venu me demander si je savais qu’il avait été  très malade alors que nous ne sommes pas spécialement proches ….

Un collègue français a récemment  fait une blague sur les femmes qui aurait bien fait rire en France (moi elle m’a fait sourire) mais ici ce n’est pas du tout passée. Un membre de l’équipe est allé se plaindre au responsable (la délation est un sport national au bureau) et mon collègue a dû s’excuser et suivre un cours en ligne sur l’éthique.

Pour éviter ce genre de situation, j’observe ce qui se fait autour de moi et je m’adapte, un vrai caméléon. Si mes collègues Canadiens préparent quelque chose, je participe, je les observe énormément. C’est vraiment épuisant moralement car je suis plutôt du genre je fais mon boulot et je rentre chez moi. Ici, je suis en permanence en représentation mais c’est nécessaire.

J’ai rencontré une personne qui malgré toutes ses compétences s’est fait mettre au placard parce que « she does not fit”, en gros elle ne s’intégrait pas bien à l’équipe, ne participait pas aux sorties, faisait souvent la gueule. Ici votre attitude compte autant (sinon plus) que vos compétences.

Au vu de ton expérience et de tes différentes observations sur place, quelles sont les 3 conseils que tu donnerais à de nouveaux immigrants au Canada anglophone ?

1/  Bien préparer son projet professionnel

a- Parlez anglais si vous voulez un travail correct. On entend souvent dire que les Canadiens sont très tolérants et que si vous arrivez à vous faire comprendre vous trouverez du travail. C’est vrai, mais  vous voulez un bon poste, il vous faut un bon niveau. Mon époux bien que bilingue s’est fait recaler pour un poste dans une banque de la place parce que son accent était « too strong » c’est ce que la RH lui a dit.

b- La concurrence est rude mettez toutes les chances de votre côté. Profitez du temps que vous avez pendant la demande de visa pour prendre des cours et perfectionner votre anglais. Ce ne sera jamais perdu.

c- Regardez si votre domaine ne dépend pas d’un ordre ou s’il ne vous faut un certificat  pour exercer votre métier. Le site Indeed est une bonne source d’information car les offres d’emplois sont très détaillées et  donnent une bonne vision de ce que recherchent les employeurs.

d- Expérience Canadienne oui mais pas n’importe laquelle. On entend souvent dire qu’il faut prendre n’importe quel travail pour avoir une expérience locale.  Moi je conseille de rester dans son domaine même à un poste moins qualifié.

2 / Développer son  réseau en amont

a- Soignez votre profil LinkedIn. Le réseautage est le maître mot de la recherche d’emploi ici. Beaucoup de recrutements se font sur recommandation! Même si un recruteur rejette votre candidature, envoyez-lui une demande via LinkedIn et intégrez ainsi son réseau. Votre profil ne l’intéresse peut-être pas aujourd’hui mais ça peut changer. De plus vous intéresserez peut-être un de ses contacts.

b- N’hésitez pas à relancer les employeurs. J’ai eu 2-3 cas d’employeurs qui m’avaient tout bonnement oubliée. J’étais pourtant arrivée à la dernière étape du recrutement ! Il a fallu que je les relance 2/3 fois pour qu’ils daignent me dire que je n’étais pas retenue pour le poste.  La recherche d’emploi au Canada (comme partout) est une longue route pavée d’embuche. Il faut un moral d’acier pour faire face à toutes ces difficultés.  Et non vous ne deviendrez pas riches et bilingues des que vous commencerez à respirer l’air de l’eldorado Canadien. Il faudra beaucoup de patience et de travail.

 

3/ Se faire sa propre opinion

Chaque expérience est unique. Mes  observations découlent de mon expérience sur place, de mon domaine et sont forcément influencées par ma personnalité, mes aspirations etc. Mon avis est donc totalement subjectif, ne le prenez pas à la lettre  :-)

 

Merci Gaou pour ce partage d’expérience.

 

  1. « …Rester tard au bureau si on ne vous le demande pas est perçu comme un manque d’organisation… »
    il me semble que cette phrase peut résumer à tout un chacun ce que la vie professionnelle au Canada exige : la ponctualité et l’organisation..dans tout ce qu’on fait.
    merci pour cet éclaircissement d’éthique et de déontologie.
    bonne méditation à tous.

    • Merci pour votre commentaire. Il est vrai que c’est ce qui ressort de mon expérience et de celle de mes amis ici! Je pense que le plus dur pour moi finalement c’est d’appréhender les différences culturelles. :)

  2. Gaou, Didier,
    Merci beaucoup pour ce billet très riche en expériences et conseils. Je penses que cela m aidera beaucoup dans mes débuts dans le monde du travail au Canada.
    Fara